Danser avec les morts

[R.L., 2012-05-02] Nécrohistoire Tibet coutume

Ou comment les chamanes tibétains soufflent dans la bouche d'un mort et tentent de le maîtriser une fois qu'il s'est mis à danser.

 
Chamanisme tibétain
Fresque murale du temple du Lukhang (XVIIe siècle)

Danser avec les morts – Haute terre du bouddhisme, le Tibet n’a pas abandonné pour autant sa vieille religion chamanique, le bön. Les sorciers ngagspas ne se bornent pas à prodiguer aux âmes des morts de bons conseils pour obtenir une meilleure réincarnation. Il leur arrive de pratiquer des rites occultes dont la truculence macabre révèle un imaginaire où il n’existe pas de frontière précise entre la vie et la mort.


Chamane tibétain tenant un rkang-gling, une courte trompette taillée dans un tibia humain

Parmi ces rites, celui du mort qui danse fait paraître plutôt fades les récits de vampire colportés en Occident. Le chamane qui veut renforcer ses pouvoirs doit se procurer un cadavre bien frais, s’enfermer avec lui dans une chambre obscure, s’étendre sur lui, bouche contre bouche, et lui souffler une formule magique jusqu’à ce qu’il revienne à une apparence de vie, ouvre des yeux vitreux, tressaille, se lève et tente de s’échapper. La grosse affaire est alors de maîtriser le mort-vivant, de l’enlacer à grande force et de rester collé contre lui, lèvres à lèvres, tandis qu’il se démêne, saute, bondit, se cogne aux murs. Enfin il darde sa langue dans la bouche du chamane qui la lui arrache à coups de dents. Aussitôt l’abominable revenant des neiges retombe inerte, prêt à être livré aux rapaces qui vont s’en repaître. Quant à la langue, soigneusement desséchée, noirâtre et racornie, elle devient une puissante arme magique. Les sorciers ngagspas pensent par analogie : celui qui a maîtrisé le mort peut dominer les vivants. D’autre part c’est dans un état de conscience modifiée qu’ils vont se battre aux confins des enfers, ce qui explique qu’ils aient pu prendre leurs songes fantastiques pour la réalité.


Transe chamanique au Tibet

Référence bibliographique : Alexandra David Néel, Mystique et magiciens du Tibet, 1929, réédition 2008.

R.L.

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