Le deuil d’une reine

[R.L., 2012-05-03] Nécrohistoire Angleterre deuil

Ou comment la reine Victoria devint obsédée par la mort de son époux le Prince Albert, au point de ne plus se déplacer sans un buste à son image.

 
Le Prince Albert sur son lit de mort
Tableau « The last moments of HRH the Prince Consort » (1861, Wellcome Library, Londres)

Le deuil d’une reine – Le 14 décembre 1861 le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, époux de la reine Victoria, meurt au château de Windsor. Il a quarante-deux ans.

La reine tombe en désespoir et Windsor devient le palais de la mort. Le temps y est suspendu, toutes choses immobilisées. Dans l’antichambre, les gants et le chapeau de chasse du prince restent là où il les a jetés pour la dernière fois. Dans le parc, une pierre marque l’endroit où il a tiré son dernier coup de fusil. La chambre bleue où il a rendu l’âme se fige dans un rituel immuable ; chaque matin, le valet de chambre dispose sur le divan l’habit du prince, son gilet, ses chaussettes, ses chaussures. Dans le cabinet de toilette il remplit le pot d’eau chaude comme si son maître allait se raser. Chaque soir, pour le dîner, il lui prépare une chemise propre. Victoria a fait prendre des photos d’Albert sur son lit de mort ; dans tous les châteaux royaux, elle en accroche une au montant de son lit, à sa droite, la place que le défunt occupait la nuit auprès d’elle. Elle fait sculpter des bustes d’Albert, elle les dispose dans toutes les pièces où elle se tient, elle ne se fait jamais photographier sans l’un d’eux. Quant à son papier à lettres, il est bordé d’une bande noire si large qu’elle peut à peine y tracer quelques mots.


La chambre bleue après la mort d'Albert

Le chagrin de la reine est sincère. Mais elle l’exprime selon les usages, et rien dans son comportement ne semble extraordinaire à une Angleterre qui s’associe au deuil. La Cour et le Parlement se sont mis au noir. Dans Oxford street, à Londres, les boutiques ne vendent plus que des plumes d’autruche noires pour les chapeaux des dames, des brassards de crèpe, des manteaux violets et des plumets noirs pour les chevaux. Le mariage de la princesse Alice, en juillet, ne détonne pas : le trousseau de la marié est noir, les hommes portent le deuil, les femmes sont en mauve, l’autel nuptial se dresse sous un grand portrait d’Albert ; le doigt levé, le prince semble bénir les mariés.


La reine Victoria pleurant le Prince Consort (mars 1862)
De gauche à droite, l'impératrice-reine Victoria, la princesse Alice, la reine Victoria et le prince Alfred.

Mais au bout d’un an les usages veulent que la reine, symbole de la nation, sorte du deuil et se montre. Elle n’en fait rien, pour elle Albert règne toujours. Elle refuse de rentrer à Buckingham, elle continue à inonder de larmes les manteaux d’Albert, ses chapeaux, ses kilts et toutes les reliques dont elle s’est fait un rempart contre le monde. Alors l’opinion s’impatiente et l’on voit même apparaître, my goodness, un parti républicain. Victoria sera tiré d’affaire par John Brown, son fidèle et broussailleux serviteur écossais, qui l’appelle « femme » et lui donne des ordres. Mais c’est une autre histoire.

 

Références

R.L.

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